Anne-Cécile Huprelle : La dette des pays d'Afrique n'est pas annulée

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Anne-Cécile Huprelle, observatrice de l’Afrique 

Aujourd’hui on va se poser cette question : c'est quoi la dette des pays africains ?

Tout d'abord un commentaire sur la formulation : on n’annule pas la dette, on la suspend. C’est un moratoire : un quarantaine de pays parmi les plus pauvres du monde vont bénéficier d’une suspension de leur dette pendant 1 an. C’est une mesure d'urgence décidée par le G20 pour aider des économies déjà fragiles et pétrifiées par le ralentissement commercial lié au virus. Car l’Afrique dépend du commerce et des importations mondiales. Pour répondre à la question “d’où vient la dette”, je vais faire un petit topo historique. A leur indépendance dans les années 60, plusieurs pays africains ont hérité de dettes issues de la colonisation, et ensuite ces pays se sont endettés auprès de la Communauté Internationale pour bâtir leurs nouveaux états. Un économiste togolais expliquait très bien que les taux d'intérêt à l'époque étaient proche de zéro. L’endettement était donc à des taux plus ou moins abordables. Mais ensuite ces taux ont été variables, et après les chocs pétroliers des années 70, les taux sont montés en flèche. Donc les pays africains se sont retrouvés à rembourser à des taux très élevés une dette qu'ils avaient contractée à des taux très faibles. C'est une petite manipulation bancaire et boursière. Le côté insoutenable de la date est né à ce moment-là. Puis une troisième vague d'endettement est intervenu dans les années 2000 avec l'arrivée de la Chine qui est devenue rapidement le premier créancier du continent.

Alors pourquoi suspendre cette dette en cette période de crise sanitaire ?

Pour la simple et bonne raison qu'en Afrique, la situation est alarmante, même gravissime. Les pays les plus touchés en ce moment par le covid sont l'Afrique du Sud, la République démocratique du Congo, le Niger, le Nigeria, le Burkina Faso, le Cameroun et au Maghreb le Maroc et l’Algérie. C’est alarmant parce qu'on a trop peu de lieux où traiter les malades graves et là où existent les malades graves, les capacités sont limitées. On peut craindre une mortalité aggravée par manque de soin, la saturation des hôpitaux, le tri des patients au détriment d'autres pathologies ou d'autres difficultés comme des accouchements difficiles ou des maladies parasitaires et des infections comme le paludisme. Ca a été le cas d'ailleurs au moment de l'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest quand on s'est aperçu que les victimes indirectes du virus étaient en nombre égal voir supérieur aux victimes d’Ebola. Les raisons d'être alarmiste sont redoublées par l’effet de foyer, les clusters, c'est-à-dire les lieux de population où les gens sont extrêmement concentrés et où il y a des transmissions interhumaines extrêmement denses. Donc des phénomènes d'hyper transmission sont à craindre dans des zones urbaines marginales : les bidonvilles, les quartiers populaires. Si bien d'ailleurs qu'il ne faut pas traiter l'Afrique comme un ensemble homogène. La situation peut diverger d'une zone à l'autre. Ceci dit, la pyramide des âges en Afrique est vraiment très différente de celle de nos pays du Nord. La population est jeune, elle est robuste et le profil immunitaire des Africains diffèrent d’une zone à l’autre d’Afrique. La population est confrontée à des germes différents de ce que connaissent les populations du monde, ce qui  peut contribuer à une forme de résistance de la maladie. Mais les mesures prises chez nous comme le confinement pour endiguer la pandémie serait un non-sens en Afrique. On va dire que c'est impossible de confiner des populations d'Afrique subsaharienne où l'économie est informelle.

Où on survit en fait…

Oui et où simplement en fait pour travailler, pour manger, il faut sortir. Le télétravail c'est un problème et une solution de riches, il faut bien le dire, et même ici en France. Donc les seuls moyens de se protéger en Afrique pour l'heure, ce serait les masques, les tests, le lavage de main quand l'accès au savon et à l'eau est possible. Donc pourquoi la suspension de la dette ? Tout simplement pour favoriser une aide internationale significative qui pourrait se mettre en place. Que les gouvernements concernés puissent libérer ou importer des ressources de l’étranger en vue d'une plus grande disponibilité de ces moyens qui paraissent si simples et qui ont prouvé leur efficacité ici. 

On n'a pas vu venir cette information sur la suspension de la dette africaine. Quelle est la relation du Président de la République à l'Afrique ? 

Emmanuel Macron est habitué à des effets d'annonces et derrière on ne comprend pas très bien quel est le positionnement politique, et particulièrement à l'égard des pays africains. Ceci dit, depuis le début de son mandat il y a eu pas mal de signes qui montrent clairement qu’on rompt avec une sorte d'imaginaire où les pays africains et ceux et du Maghreb étaient liés avec la France. Donc c'est vrai que cette décision de suspendre la dette de la part d’Emmanuel Macron, c’est un point positif qui va dans le bon sens.

Quelle est la situation sur le covid 19 au niveau des contaminations en Afrique ?

Les contaminations en Afrique sont existantes. Il y a eu pas mal de structures qui ont commencé à s'organiser, je pense particulièrement à la République démocratique du Congo où le docteur Denis Mukwege a organisé une riposte faite de préventions. En alertant les populations d’une nouvelle pandémie, d’une nouvelle épidémie que les populations ne connaissent pas. En Afrique il y a tout un imaginaire en disant qu'est-ce que c'est que ce nouveau virus qui nous arrive de l'extérieur. Mais il y a aussi dans ces pays et particulièrement en Afrique subsaharienne une relation à la vie, à la mort et aux épreuves qui est complètement différente. On accepte l’épreuve beaucoup plus là-bas qu'ici. Pas parce qu'on y est habitué, mais parce qu'on a encore un sens du sacré. 

Donc tout en sachant qu’on n’aura pas une mortalité zéro, on fera tout ce qui est possible pour l’endiguer. Il y a sur place des compétences, des spécialistes et des virologues qui essaient de trouver des solutions pour limiter cette pandémie sur le continent.

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